Pourquoi je répète une conversation qui n'a pas encore eu lieu
Le schéma, en cinq temps
Il est 22h47, tu fais la vaisselle, et tu marmonnes une phrase à quelqu'un qui n'est pas dans la pièce. Tu recommences, tu changes un mot, tu ajustes le ton comme si ça comptait.
Je répète la scène avant qu'elle arrive
Ça commence souvent dans la voiture, ou sous la douche, ou juste avant d'éteindre la lumière. Tu es en train de préparer ce que tu vas dire à ton manager pour l'augmentation, ou à ta sœur pour l'argent qu'elle te doit, et tes lèvres bougent un peu sans que tu t'en rendes compte.
Tu essaies une première phrase, elle sonne trop dure. Tu la reformules, elle sonne trop molle. Tu recommences une troisième fois en changeant juste l'ordre des mots, comme si ça allait vraiment changer quelque chose une fois que tu seras face à la personne.
Parfois tu vas jusqu'à jouer les deux rôles. Tu dis ta phrase, puis tu imagines ce qu'elle va répondre, puis tu prépares déjà ta réplique à cette réponse imaginaire. La conversation entière existe dans ta tête avant même que la vraie personne en sache l'existence.
Je me prépare à sa réponse, pas à la mienne
Ce que tu répètes, en réalité, ce n'est pas ta phrase. C'est sa réaction à elle. Tu veux savoir si elle va se fâcher, si elle va pleurer, si elle va te répondre par une pique que tu n'auras pas vue venir. Alors tu joues toutes les versions possibles à l'avance, pour n'être surpris par aucune.
Le résultat, c'est que quand la vraie conversation arrive, tu es déjà fatigué. Tu l'as eue tellement de fois dans ta tête que la version réelle te paraît presque de trop, une répétition d'une répétition. Certaines de ces conversations, tu ne les as jamais eues pour de vrai : à force de les jouer seul, tu as fini par les considérer réglées.
Et il y a ce moment étrange où la personne dit enfin quelque chose, et ce n'est ni la phrase que tu avais prévue, ni la réaction que tu redoutais. Tout le travail que tu avais fait ne servait à rien, sauf à occuper l'espace pendant les jours où tu attendais le bon moment pour parler.
Ce que je ne vais pas te dire
Je ne vais pas te dire de simplement aller lui parler sans préparer, ni que tu réfléchis trop, ni qu'il suffit de dire les choses telles qu'elles viennent. Tu sais déjà tout ça, et ça n'a jamais empêché tes lèvres de bouger dans la voiture.
La chose plus solide, c'est de remarquer le moment précis où ça commence : la phrase qui sort toute seule sous la douche, la scène qui se rejoue sans que tu l'aies décidé. Pas pour l'arrêter, juste pour voir qu'elle est là, encore, avant que la vraie conversation ait même une chance d'exister.