Pourquoi je souris quand quelqu'un me blesse

Le schéma, en cinq temps

Ce qui se passequelqu'un dit une phrase qui te pique, une remarque sur ton poids, une blague sur ce que tu as raté
Ce que tu te dissourire coûte moins cher que de montrer que ça a touché
Ce que tu ressensla mâchoire qui se détend, les coins de la bouche qui montent avant même que la douleur arrive, puis la poitrine qui se serre cinq minutes après
Ce que tu faistu souris, tu réponds un truc léger, tu passes à autre chose
Ce que ça te coûtetu le sens seule devant la machine à café, en retard sur toi même, une fois que c'est déjà passé

Il est 19h, vous êtes à table, quelqu'un dit une phrase qui te pique. Ta bouche se relève avant que tu aies eu le temps de sentir la douleur.

Le visage bouge avant la pensée

La phrase arrive, une remarque sur ton poids, une blague sur ce que tu as raté, un « je disais ça pour rire » qui ne l'était pas tout à fait. Et avant que tu aies formé une seule pensée sur ce que tu viens d'entendre, quelque chose dans ta mâchoire se détend, les coins de ta bouche montent, tes yeux se plissent un peu. Le sourire est déjà là. La douleur, elle, arrive une seconde plus tard, en retard sur son propre visage.

Tu ne l'as pas décidé. Personne ne s'assoit et ne calcule qu'il vaut mieux sourire. C'est plus rapide que ça, plus ancien que ça, une réponse qui a dû se roder quelque part, il y a longtemps, dans une pièce où sourire coûtait moins cher que de montrer que ça avait touché.

Ça arrive surtout avec les gens proches

Un collègue fait un commentaire sur ton travail devant tout le monde, présenté comme une plaisanterie. Tu souris, tu dis un truc léger en retour, tu passes à la réunion suivante. C'est dans le couloir, cinq minutes après, seule devant la machine à café, que tu remarques ta poitrine serrée, comme si la douleur avait attendu que le public parte pour se manifester.

Avec un inconnu, tu n'aurais peut-être pas souri. C'est avec les gens qui comptent, un parent, quelqu'un que tu vois chaque semaine, que le visage fait ce travail en premier, avant toi. Comme si sourire à ceux-là protégeait quelque chose que tu ne veux pas nommer, ni pour eux, ni pour toi.

Ce que je ne vais pas te dire

Je ne vais pas te dire de dire ce que tu ressens sur le moment, de remplacer le sourire par une phrase honnête, de t'entraîner à laisser ton visage suivre ce qui se passe vraiment en toi. Ce n'est pas à moi de décider ce que ton visage doit faire, ni quand.

La chose plus petite, plus solide, c'est ce qui se passe entre la phrase et le sourire, ce quart de seconde où quelque chose a déjà touché avant que le visage n'ait répondu. C'est ça qui peut se remarquer, pas se corriger. Juste se remarquer, la prochaine fois que la bouche bouge plus vite que toi.