Pourquoi je dis 'on se rappelle' en sachant que je ne le ferai pas

Le schéma, en cinq temps

Ce qui se passeUn moment se termine, la porte va se fermer, il faut dire quelque chose avant de partir.
Ce que tu te disJe me dis que ça ne coûte rien de le dire, que ça évite le blanc, et que tant que je n'ai pas dit non, je n'ai pas eu à décider.
Ce que tu ressensUn besoin de combler le silence avant qu'il ait le temps d'exister, une gêne à laisser la phrase finale trop nette.
Ce que tu faisJe dis « on se rappelle », « faut qu'on se voie », en serrant vaguement un bras, et je sais déjà que mon téléphone ne sonnera pas.
Ce que ça te coûteLa porte reste entrouverte pour de faux, personne ne la pousse, et je n'ai jamais dit ni la vérité ni rien du tout.

Le café est fini, la porte s'ouvre sur le trottoir froid. « On se rappelle », tu dis, en serrant vaguement un bras. Tu sais déjà que ton téléphone ne sonnera pas cette semaine.

La phrase qui remplace au revoir

C'est dans l'ascenseur, en fin de réunion, quand les portes vont se fermer et qu'il faut dire quelque chose. C'est à la fin d'un repas de famille, sur le pas de la porte, manteau déjà enfilé. « On se rappelle », « faut qu'on se voie », « à charge de revanche ». La phrase sort toute seule, sans passer par une décision.

Personne ne la vérifie sur le moment. Elle n'engage à rien et c'est bien pour ça qu'elle existe : elle a la forme d'une promesse mais aucun de ses os.

Ce que ça évite de dire

Dire la vérité serait plus court et plus dur : « je ne sais pas si j'ai envie de te revoir », ou simplement rien, un silence après le dernier mot. La phrase toute faite comble ce blanc-là avant qu'il ait le temps d'exister.

Elle évite aussi de trancher tout de suite. Tant que tu n'as pas dit non, tu n'as pas eu à décider. La porte reste entrouverte, sans obligation pour personne de la pousser, et ça arrange les deux, la plupart du temps.

Ce que je ne vais pas te dire

Je ne vais pas te dire d'arrêter de la dire, ni de devenir quelqu'un qui annonce franchement qu'il ne rappellera pas. Ce n'est pas plus honnête de forcer une clarté que personne n'a demandée sur le pas d'une porte.

Ce qui se déplace, ce n'est pas la phrase. C'est le moment juste avant, quand tu sens qu'elle va sortir. Ta voix qui monte un peu, tes yeux qui partent déjà vers la sortie. Remarquer ça, une fois, sans rien changer, c'est déjà autre chose que de la dire sans y être.